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De Gamina à aujourd’hui : quand l’or clandestin devient un enjeu national



En 2015, le Groupe d’experts des Nations Unies dressait un tableau préoccupant de l’exploitation clandestine de l’or et des diamants en Côte d’Ivoire. À Gamina, près de Daloa, les experts décrivaient une exploitation aurifère illégale capable de produire jusqu’à 9,5 à 11,5 kilogrammes d’or par jour, soit environ 2,5 tonnes par an. Ils estimaient que cette seule activité pouvait représenter près de 13,8 % de la production officielle d’or du pays et occasionner plusieurs millions de dollars de pertes de recettes publiques.

Chimie

 Le rapport allait au-delà d’une simple question fiscale. Il décrivait un véritable système parallèle dans lequel des éléments armés, des réseaux commerciaux et des acteurs locaux tiraient profit de l’exploitation des ressources naturelles. Le Groupe affirmait qu’environ 500 hommes armés liés à Issiaka Ouattara, dit Wattao, étaient déployés entre Daloa, Séguéla et Bouna et contribuaient au contrôle d’activités illégales liées à l’or et aux diamants. À Séguéla, il décrivait également un réseau de contrebande de diamants vers les pays voisins, soutenu par des éléments militaires échappant largement à la chaîne de commandement officielle.

 Les conséquences sociales et environnementales étaient déjà visibles : travail des enfants, prostitution, pollution au mercure et au cyanure, destruction des terres agricoles et risques pour les réserves d’eau potable. À Gamina, les experts indiquaient même que 180 enfants avaient quitté l’école pour travailler dans les mines.

 Plus de dix ans plus tard, la question n’a pas disparu. Elle a changé d’échelle. En 2025, la Banque mondiale décrivait encore le secteur ivoirien de l’or artisanal et à petite échelle comme un secteur immense, fournissant des moyens de subsistance à environ 500 000 personnes, mais marqué par la contrebande, une réglementation insuffisante, des risques pour la sécurité et d’importants dommages environnementaux. Le gouvernement ivoirien, la Banque mondiale et le World Gold Council ont ainsi lancé une initiative destinée précisément à formaliser ce secteur. En 2026, les autorités poursuivent également leurs opérations contre l’orpaillage clandestin, signe que le phénomène demeure un problème national majeur.

Influence diplomatique

C’est ici que le rapport de 2015 prend toute son importance aujourd’hui. Il montre que l’orpaillage clandestin ivoirien n’est pas un phénomène nouveau ni simplement le résultat de quelques individus creusant illégalement dans des villages. Il peut devenir une véritable

 économie parallèle organisée autour de réseaux de financement, de protection, de commercialisation transfrontalière et parfois de groupes armés. Le rapport avait déjà identifié les mêmes conséquences que celles encore évoquées aujourd’hui : perte de recettes fiscales, affaiblissement de l’autorité de l’État, contrebande, exploitation humaine et destruction environnementale.

 L’enjeu pour la Côte d’Ivoire est donc considérable. Alors que sa production officielle d’or a fortement progressé et que le pays ambitionne de devenir l’un des principaux producteurs

 africains, l’expansion simultanée de l’exploitation clandestine risque de créer deux économies minières ivoiriennes : l’une officielle, réglementée et fiscalisée, et l’autre souterraine, incontrôlée et largement soustraite à la richesse nationale. Des estimations récentes citées dans la presse suggèrent même que la production aurifère non déclarée pourrait atteindre plusieurs dizaines de tonnes par an, même si ces estimations restent difficiles à vérifier précisément.

 La leçon du rapport de 2015 est donc toujours pertinente : la lutte contre l’orpaillage clandestin ne peut pas se limiter à détruire quelques sites ou à arrêter des mineurs artisanaux. Elle exige de remonter les chaînes de financement, d’identifier les bénéficiaires réels, de contrôler les circuits d’achat et d’exportation de l’or, de renforcer la surveillance des frontières, de formaliser les exploitants artisanaux légitimes et de publier les résultats des opérations de contrôle.

Autrement dit, l’or ivoirien ne devrait pas enrichir des réseaux clandestins pendant que les populations supportent la pollution, la destruction des terres et la perte de recettes publiques. Cette richesse doit devenir un véritable instrument de développement national, traçable depuis le site d’extraction jusqu’à l’exportation, et dont les bénéfices reviennent effectivement à l’État, aux collectivités et aux populations ivoiriennes.

Métaux précieux

Dr Aboubacar Touré








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